LETTRE DE CORINTHE (61)
De Hvar au canal de Corinthe
du Dimanche 5 Juillet 2015 au Dimanche 19 Juillet
Des sifflets et des exclamations accompagnent l’apparition successive de jeunes filles en minijupes rase bonbon qui amorcent la descente de l’échelle de meunier quasi verticale au pied de laquelle l’équipage de Balthazar et quelques autres jeunes se pressent, attendant leur tour pour accéder à la terrasse d’une tour des remparts de la vieille cité moyenâgeuse de Korçula. Certaines, embarrassées (elles n’avaient jamais pensé à un tel angle de vue !) de dévoiler ainsi leur intimité à peine voilée par un string essayent de baisser leur minijupe, ce qui soulève bien entendu l’hilarité générale devant ce geste désespéré.
Sur la terrasse exigüe d’où l’on voit depuis les mâchicoulis la mer lécher le pied de la tour l’arrivée de l’équipage fait grimper sensiblement la moyenne d’âge, autour de 23 ans avant notre arrivée. Caïpirinhas et Moritos nous sont offerts par Bertrand et Bénédicte qui nous ont amenés ici, à l’heure du couchant, dans ce lieu branché où ils étaient venus une dizaine d’années auparavant. Le point de vue est en effet superbe sur le Peljeski Kanal ainsi que sur les beaux édifices gothiques, Renaissance et baroques de la cité. Auparavant une flânerie nous avait permis de parcourir ces ruelles en pente et dallées de pierre, de visiter la cathédrale, les palais qui l’entourent et de franchir l’imposante porte franchissant les remparts avec sa sorte d’arc de triomphe.
Contrôlée par les Vénitiens pendant plusieurs siècles l’île fut en effet fortifiée contre les attaques des Turcs et des pirates, souvent associés d’ailleurs comme ce fut le cas par exemple avec le célèbre Barberousse élevé par les Turcs au grade de Grand Amiral.
En observant depuis notre terrasse les toits couverts de tuiles des maisons très anciennes nous remarquons que certains manquent dont on voit la trace sur le pignon de la maison suivante dans la pente. Korçula comme beaucoup de ports de Méditerranée à un moment ou un autre, subit en effet en 1529 une terrible épidémie de peste qui décima sa population. On apprend qu’une des mesures prises alors était de brûler les maisons des victimes. Certains vides les désignent encore.
Korçula c’est aussi la ville qui revendique la naissance du fameux Marco Polo en 1254. Un petit musée que nous visitons le lendemain matin retrace sa fabuleuse aventure, avec son père Niccolo et son oncle Matteo, qui faisaient partie de l’aristocratie vénitienne. Ceux-ci pratiquaient le commerce des soies, pierres précieuses et épices sur la célèbre route de la Soie et étaient déjà allés en Chine. Ils détenaient de nombreux comptoirs dont un sur cette île de Curzula ainsi qu’elle s’appelait à l’époque. Il nous remémore son incroyable périple de 24 ans, dont 17 comme personnage important de la Cour, conseiller personnel de l’Empereur mongol Kubilai Khan (petit fils de Ghengis Khan). Il finit par revenir en escortant la princesse CoCacine dont il s’était épris, et qui devait se rendre en Perse je crois. Fait prisonnier par les Gênois lors de la bataille navale de Curzola en 1298, à laquelle il prit part, il dicte dans sa cellule (où il demeura trois ans) au génois Rustichello de Pise le fameux Livre des Merveilles. Ce livre eut un énorme retentissement en ouvrant les yeux de l’Occident sur l’Orient mystérieux. Des scènes naïves, grandeur nature, nous présentent quelques uns des innombrables épisodes de cette aventure fantastique.
La veille de l’arrivée dans cette fascinante cité historique nous étions venus mouiller à quelques milles de là dans la charmante baie d’Uvala Kneza. Bien abrités derrière une petite île sur laquelle une petite maison seule au milieu des frondaisons donne une idée du Paradis sur terre, nous savourons la baignade et le calme de la soirée dans le cockpit.
Lundi 6 Juillet, cap sur Otok Mljet. Navigation par un ciel immuablement bleu et sans vent ; seule la risée Perkins propulse Balthazar. L’ancre plonge vers 16h à l’endroit précis où Marines était venu il y a une dizaine d’années, dans un endroit splendide, entouré de belles pinèdes, à l’abri des îlots de Otok Planjac. N’ayant pas la place d’éviter un bout est rapidement porté à terre. Eau magnifique et balade en zodiac dans cette belle nature qui nous entoure. Seul un autre voilier partage notre solitude. Comme la plupart des îles de Méditerranée elle était la cible fréquente des attaques des Turcs et des pirates. De notre mouillage pendant la nuit on devine par sa petite auréole lumineuse la présence d’un village, Prozura, caché sur les hauteurs derrière la ligne de crête. A l’époque il était invisible. Aujourd’hui il a essaimé un hameau et son petit port, à son pied, invisibles de notre mouillage. Certains prétendent que cette île enchanteresse de Mljet serait l’île mythique d’Ozygie où la nymphe Calypso aurait retenu Ulysse pendant 7 ans….Rêvons à la belle sirène.
Le lendemain une petite brise nous permet d’atteindre en fin d’après-midi Sudurad, charmant petit port sur la côte SE de Otok Sipan. Mouillage devant une petite plage bordée par une pinède dans la baie qui abrite le port, endroit idéal pour se baigner et passer une soirée tranquille à quelques milles de la ville de Dubrovnik où nous préférons arriver le matin. Au petit matin justement alors que je m’apprête à écrire ces lignes j’ai une vision de rêve ; sur la plage une superbe jeune fille, svelte et bien cambrée, arrivée du port en vélo par un chemin que l’on devine dans la pinède, se dénude et pénètre dans l’eau. J’assiste donc sans le vouloir, mais charmé quand même, au bain de cette naïade qui s’en va aussi rapidement qu’elle est venue une trentaine de minutes après, pour aller travailler sans doute. Comment voulez-vous que la lettre de Balthazar ne prenne pas de retard dans ces conditions. Eckard m’apprend d’ailleurs peu après en débarquant en zodiac sur cette plage que sans le savoir nous avions mouillé devant une plage où les nudistes sont tolérés, comme l’indique une pancarte.
Mercredi 8 Juillet. Venant de la marina Dubrovnik, près du port de Gruz où nous avons laissé Balthazar, nous franchissons les remparts impressionnants de ce qui fut pendant plusieurs siècles Raguse, république qui sût préserver son autonomie
vis à vis de la République de Venise puis du royaume de Hongrie et Croatie jusqu’à l’arrivée de l’armée de Napoléon qui entre dans la ville en 1808. Le général de Marmont, qui la commande, devient duc de Raguse. Après la chute de l’Empire elle est englobée dans l’Empire austro-hongrois (jusqu’en 1918). C’est au Moyen–Âge que la République de Dubrovnik devint une place maritime, commerciale et financière importante et prospère. Elle joua notamment un rôle de médiateur entre les Turcs, qui dominaient la plupart des Balkans, et le reste de l’Europe chrétienne. Les très beaux édifices religieux ou publics, les demeures qui bordent l’artère principale ou certaines places, les fontaines, témoignent de cette ancienne prospérité, et sont remarquablement conservés. Depuis le restaurant où nous dînons sur la hauteur, près des remparts Sud, une très belle vue sur la vieille cité nous révèle son architecture remarquablement homogène ; seules les tuiles neuves d’un rouge plus vif de certains bâtiments trahissent les dégâts occasionnés par les bombardements des Serbes qui s’étaient emparés des hauteurs surplombant la ville lors du dernier conflit qui mit à feu et à sang les Balkans en faisant exploser la Yougoslavie de Tito.
Jeudi 9 Juillet. Cap sur le Montenegro. Après un mouillage baignade et les sempiternelles formalités de sortie de la Croatie effectuées dans la jolie petite station balnéaire de Cavtat une petite brise thermique emmène Balthazar et son vaillant équipage vers les Bouches de Kotor. Ce golfe immense est constitué de trois bassins, chacun de la taille approximative du lac d’Annecy, reliés par d’étroits passages et entourés de hautes montagnes qui rougeoient au soleil couchant. Leur entrée est défendue côté croate par un puissant fort à l’extrémité de la péninsule Prevlaka, côté Montenegro par un grand fort circulaire situé sur l’île (Otok) Mamula au milieu de la bouche d’entrée. Les canons se regardent et ont sans doute, à voir les énormes impacts, échangé des coups durant le dernier conflit.
Le site est grandiose même s’il s’est urbanisé à certains endroits depuis notre dernière visite avec Marines.
En pénétrant dans le dernier bassin, le Kotorski Zaliv, Balthazar défile lentement et près de la rive devant la petite ville ancienne de Perast. Elle fut autrefois un centre maritime important, ses capitaines naviguant sur toutes les mers. Leur bravoure était reconnue et ils avaient l’honneur de défendre les couleurs vénitiennes pendant les batailles. C’est ainsi que ses bateaux et ses habitants ont pris part à la fameuse bataille de Lépante qui vit la défaite de la marine turque. Une école navale fut fondée là au XVIième siècle. Elle avait une telle réputation que, lorsqu’il créa la Marine russe, Pierre le Grand y envoya de jeunes nobles comme élèves pour constituer le noyau de la future marine russe.
Cette courageuse petite cité dominée par son château dominant la ville et par une série de tours fortifiées rejeta à la mer à plusieurs reprises les turcs et les pirates. Saluons donc au passage le passé glorieux de Perast.
Juste avant Balthazar avait décrit au ralenti un cercle étroit autour des îles minuscules Gospa od Skrpjela et Sveti Djordje séparées d’une centaine de mètres. La première est une île artificielle construite par les habitants de Perast en remplissant de pierres les bateaux pirates capturés et en les coulant sur le récif. Une église construite au XVIIième siècle surmontée d’un dôme et son clocher à côté, à l’intérieur richement décoré parait-il, occupe l’îlot.
L’autre îlot abrita une importante abbaye bénédictine. Elle fut pillée et détruite deux fois par les Turcs. Il demeure aujourd’hui une église et son clocher ainsi qu’un petit cimetière.
Bertrand, Bénédicte et moi embrassons le superbe panorama qui se déploie à nos pieds. Nous venons de gravir ce Vendredi matin les 260m de dénivelée du raide chemin en lacets, bordé de marches de pierre, longeant les parapets et desservant les fortifications qui dominent la vieille ville fortifiée de Kotor. Les remparts escaladent des pentes extrêmement raides et des petites falaises ; on reste sidéré du travail des terrassiers, des tailleurs de pierre et des constructeurs de ces murs élevés au bord de précipices.
De notre nid d’aigle la petite ville resserrée dans ses puissants remparts montre ses toits, ses vieux édifices et ses nombreuses églises. Devant les remparts Balthazar tire doucement sur ses amarres frappées au ponton unique.
On se plait le soir, après avoir franchi les portes, à flâner dans ces ruelles étroites et dallées, entrer dans ses charmantes petites églises byzantines, admirer les petits palais ou belles maisons datant du Moyen Age, remarquablement conservés ou restaurés. Nous apprécions ainsi tout son charme et son unité.
Samedi 11 Juillet, 12h40 Balthazar file au près, faiblement gîté par une petite brise WSW, cap sur le détroit d’Otrante et Corfou. Nous sommes heureux de reprendre la mer et respirer l’air du large après cette longue et belle navigation au tour des îles innombrables de la côte dalmate. Dans l’après midi le vent adonne permettant de passer au près bon plein limite petit largue : à envoyer le grand gennaker qui nous tire plusieurs heures. Avant le dîner le vent adonne encore en faiblissant : à envoyer le spi pour exploiter encore cette petite brise au largue.
Le vent apparent atteint à peine 3 nœuds, mais, aidé par un fort courant portant, Balthazar avance quand même à 4 nœuds sur le fond ; allure paisible et silencieuse dans cette mer peu agitée. Des dauphins viennent longuement jouer devant l’étrave, faisant chacun à leur tour des sauts impressionnants en-dehors de l’eau. Vers 23h le vent tombe complètement et il faut, à regrets, faire appel à la risée Perkins pour poursuivre notre marche sous une voûte étoilée splendide.
4h, remise à la voile par petite brise revenue de NW. 5h30 la brise s’assoupit à nouveau, moteur. 8h20 la brise se réveille à nouveau, de Nord maintenant. Le gennaker très efficace par vent (apparent) traversier est envoyé et tire Balthazar à 7,5nds. En fin d’après midi Kerkyra (Corfou) apparaît à l’horizon. A 18h40 l’ancre plonge dans une des baies de la côte NE de Corfou pour une baignade méritée après cette belle étape de 200 milles faites essentiellement à la voile, mais il aura fallu pour cela exploiter au maximum les vents faibles rencontrés en changeant souvent de voilure.
De notre mouillage nous ne sommes qu’à un mille de la côte albanaise juste de l’autre côté du détroit. Le contraste est fort entre l’île verte et luxuriante avec les montagnes dénudées d’Albanie.
Malgré l’invasion touristique je retrouve avec plaisir Corfou, ses ruelles étroites et pentues de la vieille ville, son architecture qui reflète les influences des Vénitiens (qui dominèrent la ville et l’île de la fin du XIVième siècle jusqu’en 1797 lorsque les troupes napoléoniennes prennent l’île), des Français qui commencent la construction des immeubles à arcade bordant le grand parc central, des Anglais (qui occupent ensuite la ville jusqu’à la cession de l’île à la Grèce en 1864). apportant la bière au gingembre, le cake aux fruits et le cricket que l’on voit jouer cet après midi dans le parc central. Après le dîner de départ de Françoise, dîner pris à l’extérieur sur une petite placette de la vieille ville, nous flânons et rendons visite à Saint Spiridon. Ce martyre dont le corps fut ramené dans l’île est vénéré dans une très vieille église byzantine. Des femmes s’inclinent et baisent le sarcophage richement décoré d’argent et de pierres exposé dans une chapelle de l’église éclairée par des lampes à huile et des bougies. Devant l’église les marchands du temple vendent toutes sortes d’articles liés au saint patron de la ville. Chaque année des processions commémorent la fin d’une épidémie de peste et aussi la victoire sur les Turcs qui attaquèrent les fortifications de la ville en 1716 (ils attaquèrent également la ville en 1431 et 1537 ; l’aide et la protection de la République de Venise était recherchée et appréciée par la plupart des cités et places fortes des mers Adriatique et ionienne face à la menace permanente des Turcs. Ceci explique sans doute pourquoi la Sérénissime put exercer pendant quatre siècles sa domination sur toute cette région.
Nous fêtons le Mardi 14 Juillet par une belle navigation à la voile au petit largue et vent de travers qui nous amène en fin d’après midi dans l’île de Paxos. Mouillage superbe avec bout à terre dans une eau magnifique à l’entrée de l’étroit chenal entre les rives couvertes de pinèdes qui conduit, entre l’île de Paxos et la petite île St Nikolaos,,à Port Gaios. Promenade nocturne dans ce petit port animé après la baignade et le dîner dans le cockpit. Dans un hangar ancien sur le quai un homme nous extrait, à l’aide d’une mesure, d’un énorme fût un litre d’huile d’olive qu’il fait lui-même. L’huile de Paxos est, parait-il, réputée en Grèce. Mais l’île est encore plus célèbre par l’histoire étrange que nous relate Plutarque. Le capitaine égyptien Thamus était en route pour l’Italie quand il se trouva encalminé devant Paxos. Une voix sortie de l’eau lui ordonna d’annoncer que le grand Pan était mort. Deux fois il désobéit, mais à la troisième injonction il obtempéra. Immédiatement une grande lamentation s’éleva de la mer. Tendons l’oreille en croisant ces eaux, peut-être que nous entendrons encore son écho.
Un marin, c’est bien connu, çà doit se démerder dans toutes situations. Et bien justement le réservoir à eaux noires qui stocke vous devinez quoi lors de nos séjours dans les ports ou dans les mouillages où nous nous baignons, est bouché. L’alarme stridente annonçant qu’il est plein ne cesse pas comme à l’accoutumée dès qu’on ouvre la vanne de vidange au large en mer. Coup de chance nous devons franchir le canal de Levkas qui sépare au milieu de marais salants la grande île de Levkas du continent. La cité du même nom y dispose d’une grande marina bien équipée, y compris d’une pompe à m…,installation encore peu répandue (comme d’ailleurs les encombrants réservoirs à eaux noires sur les bateaux). A affaler les voiles devant le grand fort de Santa Maura datant de 1300 environ, fort qui fut occupé tour à tour par les Turcs et les Vénitiens et qui garde l’entrée Nord du canal. Nous cherchons en vain les bouées censées aider les marins à contourner les bancs de sable baladeurs qui encombrent son entrée, approche lente à vue (la couleur de l’eau, du turquoise à l’émeraude ; quand le vert pâlit à virer à l’incolore ou bien quand les mouettes ont pied il est plus que temps de virer) et au sondeur. Une fois dans l’entrée nous attendons l’ouverture d’un pont tournant au milieu de grosses barges et engins d’un chantier visiblement arrêté. L’état grec n’aurait-il plus de sous pour payer les entreprises ? (nous sommes actuellement au paroxysme de la tragicomédie de la renégociation de la dette grecque).
La pompe à m… va-t-elle marcher ? Oui elle marche car la marina est bien organisée et exploitée par une entreprise privée. On voit défiler de vieilles connaissances dans le tube transparent permettant de contrôler le transfert. L’opération terminée l’alarme, après avoir été reconnectée, poursuit son signal strident. A ouvrir le réservoir, pince à linge sur le nez recommandée, maintenant que je suis sûr qu’il est vide pour aller nettoyer et débloquer le flotteur donnant une fausse alarme…Tout rentre dans l’ordre. Je ne peux pas ne pas penser, en ayant moi-même des hauts le cœur, au flegme de ct’Arthur. Quand j’étais adolescent mes parents louaient à l’année en montagne à 1400m d’altitude dans le village du Bez (station de Serre Chevalier) une maison sans eau. Nous y avons passé des moments merveilleux, même si la toilette dans le lavoir public à l’entrée du village était bien frisquette. Nous disposions comme cela se faisait à l’époque (années 50) d’une petite cabane abritant un banc percé en bois. Une fois par an, l’été, ct’Arthur, mineur de son métier dans les mines du briançonnais, venait vider la production de l’année. A la pause je le vois encore saucissonnant avec son kil de rouge, les jambes pendantes dans la fosse….Souvenirs, souvenirs, un verre de rhum…..
Après un mouillage pique nique baignade dans une baie sauvage de l’île Meganisi, près de Vathi, Balthazar tourne son étrave vers Ithaque, la douce patrie d’Ulysse. Le petit port du hameau de Frikes nous accueille au pied d’un ravin boisé, au bord d’un ruisseau. Les ruines de deux moulins à vent sur un rocher complètent l’image de carte postale de ce site. Allons-nous rencontrer des descendants d’Ulysse et Pénélope ?
Vendredi 17 Juillet. Appareillage à 5h du matin pour une longue étape, laissant derrière nous la mer ionienne pour entrer dans le golfe de Patras puis pénétrer celui de Corinthe.
9h40 Balthazar double l’île d’Oxeia à l’entrée du golfe de Patras. Ouvrons les yeux et les oreilles de notre imagination. C’est là que se déroula en 1571 la terrible bataille de Lépante (et non pas à Lépante, aujourd’hui Nàvpaktos, dans le golfe de Corinthe, où se trouvait la flotte turque avant la bataille) : imaginez un enchevêtrement d’une multitude de galères Espagnoles, Gênoises (d’Andrea Doria), vénitiennes, de Sicile et de Naples, des Chevaliers de Rhodes et des Etats Pontificaux unies face à la multitude des galères turques. Il fallait enfin régler les comptes des exactions insupportables des Turcs, dont nous avons décrit certaines au cours de ces lettres. La mer est rouge de sang sur plusieurs milles, les coups sourds accompagnent les éperonnages, les cris et hurlements envahissent l’atmosphère et scandent les combats acharnés corps à corps; c’est le point d’orgue de l’affrontement de deux empires pour le contrôle de la Méditerranée, le chrétien occidental et le turc musulman moyen oriental. Grâce aux Vénitiens le combat prit dès le départ un tour favorable aux chrétiens. Effectivement ils eurent l’idée inédite d’embarquer des canons sur de lourdes galères équipées de plateformes. Au moment de l’approche des lignes, les galères de première ligne qui les masquaient s’effacèrent et les Vénitiens tirèrent au canon presque à bout portant sur les galères turques, semant la surprise, la confusion et la mort. La coalition défit la flotte Turque, coulant ou capturant quelque 250 galères et libérant de l’ordre de 15000 esclaves galériens. Ce fut la dernière grande bataille navale mettant en présence des galères maniées par des esclaves. Elle marqua la fin des tentatives turques répétées d’acquérir la suprématie sur la Méditerranée. A la suite les Turcs restèrent confinés en Mer Egée. Un peu moins de trois siècles plus tard une nouvelle bataille navale, à Navarin, mettra fin à cette dernière suprématie et conduira à l’indépendance de la Grèce. Nous en reparlerons prochainement lors de notre escale à Pylos (SW du Péloponnèse), nom actuel de Navarin. Comme recommandé dans la lettre du Vieux Port (55) il faut lire «Fight of two Empires of the Sea » (titre exact non garanti) de l’historien Roger Crowley (en anglais) qui raconte d’une manière passionnante cet affrontement entre les deux grands Empires et notamment le récit haletant et effroyable de cette bataille navale. Il fait partie des livres que l’on ne lâche pas avant de les avoir refermés.
11h40. A doubler Mesolongion (ou Missalonghi) en prenant nos distances car il y a peu d’eau au bord de cette côte basse occupée par des marais salants très anciens. Saluons au passage la mémoire du grand poète Lord Byron qui termina ses jours ici, emporté par « les fièvres » (probablement le paludisme qui était à l’époque, comme le nom l’indique, associé fréquemment aux marais- paluds en vieux français- riches en moustiques) en 1824 alors qu’il était venu soutenir et prendre part à la lutte pour l’indépendance de la Grèce.
13h30. Balthazar embouque les « petites Dardanelles » ces détroits de Rion et d’Andirrion qui séparent le golfe de Patras du golfe de Corinthe. Comme je m’y attends le vent canalisé par l’étroit passage entre les chaînes de montagnes élevées qui le bordent forcit en passant sous le grand pont suspendu enjambant le détroit, ouvrage très élégant qui serait le plus grand pont suspendu du monde avec une longueur de 2252m. Il devient parfaitement de bout force 6, limite 7 degrés Beaufort. A prendre deux ris dans la Grand Voile, à rouler le génois et dérouler le solent taillé plat avec un bon allongement, et plus petit bien sûr, voile d’avant autovireuse bien efficace pour tirer des bords au près dans la brise. Plus de voiles à l’horizon, bords musclés pendant plusieurs heures dans une mer revêche pour sortir de ce vaste soufflet long d’une vingtaine de milles et retrouver un vent plus maniable puis la pétole au large du cap Andromakhi.
C’est dans une nuit noire, au radar et au sondeur que nous nous glissons prudemment entre l’îlot Apsifia et l’île St Georges (on apprend petit à petit à déchiffrer le grec ; il s’agit sur la carte de Nisis Ay Yeoryios) puis contourner des récifs non éclairés avant d’entrer dans le petit et charmant port de Galaxidhi. La superposition de l’image radar et de la cartographie à même échelle (fonction overlay) permet instantanément de valider physiquement le bon calage de la carto, le trait de côte et la ligne rouge de l’écho radar coïncidant parfaitement. C’est un outil très sûr pour ces entrées de nuit un peu délicates où il faut se positionner à mieux qu’une dizaine de mètres près. Petit stress quand même quand l’île très plate disparaît du radar alors que je la rase pour parer l’îlot. Je suis si près que mon faisceau radar émis à hauteur de la première barre de flèche passe par-dessus et donc ne se réfléchit pas. Dès que j’en m’éloigne un petit peu la belle image rassurante réapparait. Mais la validation de la carto était déjà acquise.
22h15 pas de place dans le port, l’ancre plonge dans l’avant port et un bon Ti’punch conclue cette longue étape de 110 milles qui ne fut pas de tout repos. Ce soir le dîner sera tardif mais apprécié !
Samedi 18 Juillet. Alors que la chaleur cède et que les rayons du soleil prennent une douce couleur orangée le vaillant équipage de Balthazar se retrouve au centre du monde, « pas moinsse » comme on dit à Marseille. Mais ici ce n’est pas une galéjade. Au pied du Mont Parnasse le sanctuaire d’Apollon de Delphes, centre religieux et spirituel de l’ancien monde Grec était en effet suivant la tradition l’omphalos (ou nombril) du monde, là précisément où les deux aigles que Zeus envoya du fond de l’univers pour déterminer le centre du monde se rencontrèrent. L’omphalos est symbolisé par une grosse pierre ovoïde sculptée qui est toujours là. Le site est grandiose et émouvant. Pensez-donc à l’époque ou les theopropoi (messagers publics) venaient de tout l’ancien monde pour obtenir un conseil des dieux et s’enquérir d’un oracle. Auparavant ils s’étaient purifiés à la source Kastalia, ils avaient déposé des offrandes et sacrifié là, devant nos yeux, un animal sur l’autel d’Apollon. Nous gravissons lentement la voie sacrée couverte d’énormes dalles usées qui ont vu passer ces messagers, ainsi que les adorateurs. Là nous nous arrêtons sous le gros rocher où la Sibylle, première des Pythies de Delphes, rendait ses oracles ou éconduisait vertement les messagers qu’elle jugeait impurs. Mais les oracles n’étaient pas toujours très clairs (comme d’ailleurs je suppose les cartomanciennes d’aujourd’hui ; quant à Nostradamus vous avez sans doute remarqué si vous lisez bien ses fameuses prédictions qu’il avait toujours sous la main une porte de sortie) et ils devaient être interprétés par les prêtres d’Apollon suivant une procédure codifiée. Le résultat était-il chamanique ou politique ? Allez savoir…Pas une seule des grandes batailles de l’époque, pas une seule grande décision politique n’échappait ainsi à la protection des dieux. Nous admirons les ruines des trésors, ces temples grecs modèles réduits (5 à 6m de hauteur quand même) offerts par les grandes villes du monde grec qui renfermaient les trésors (une partie du butin) offerts aux dieux en remerciement du dénouement heureux de telle ou telle bataille. J’ai la surprise et la satisfaction de constater que Marseille, ville grecque importante de l’époque, seule ville extérieure au monde grec d’aujourd’hui à le faire, a construit et offert son Trésor , comme la plupart des grandes cités du monde hellénique. Nous avons donc sous les yeux marqués par ces ex voto magnifiques, toute l’histoire des principaux évènements de ce monde aujourd’hui disparu. Au-dessus du temple d’Apollon nous atteignons au terme de notre ascension un théâtre en gradins très bien conservé qui était la scène de représentations lyriques et dramatiques. Plus loin un stade était le lieu d’épreuves sportives, les Jeux de la Pythie, qui, tous les quatre ans commémoraient la fameuse victoire d’Apollon sur le serpent Python. Un superbe musée bien intégré dans le paysage, en contrebas et à l’entrée du sanctuaire, présente dans de nombreuses salles, les statues, pièces et éléments d’histoire résultant des fouilles réalisées en majeure partie par les archéologues français.
Vous comprenez donc pourquoi nous sommes les derniers à quitter ce site tout à fait exceptionnel et bouleversant, le mot n’est pas trop fort.
Dimanche 19 Juillet. Nous appareillons à regret, après le petit déjeuner et la baignade du matin, de Galaxidhi en route pour Kiaton, petit port plus sympathique que le port de commerce de Corinthe, guère avenant pour les voiliers de croisière.
Nous voici à pied d’œuvre, à quelques milles du canal de Corinthe que nous emprunterons demain matin. A nous la Mer Egée.
Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques à travers ce carnet de voyages
Pour lire d’autres lettres de Balthazar ou voir des photos et documents visitez artimon1.free.fr
Equipage de Balthazar :
Jean-Pierre et Anne-Marie, Françoise (Salefranque), Bénédicte et Bertrand (Duzan), Nicole (Delaître), Eckard (Weinrich).